Ce matin, je suis sorti acheter du pain frais.
Rien d’extraordinaire.
Du moins, c’est ce que je croyais.
Sur la place du village, un Sud-Américain déchargeait sa camionnette avec sa jeune fille. Ils installaient un modeste étal où ils vendaient des objets artisanaux bon marché. En passant devant eux, je me suis surpris à faire une supposition embarrassante.
« Sa vie doit être tellement ennuyeuse. »
Chaque matin, il doit tout déballer. Chaque soir, il remballe le tout. Il change d’emplacement, passant d’un marché à l’autre. Il gagne probablement très peu. Son stand ne ferait jamais le poids face aux boutiques suisses raffinées qui l’entourent.
C’était étonnant de voir à quelle vitesse mon esprit avait réduit un être humain à ma propre définition du succès.
Sur le chemin du retour, tout avait changé.
Le stand était prêt.
Sa fille était assise sur un banc, les yeux rivés sur son téléphone. Il est venu s’asseoir à côté d’elle. Ils ont contemplé leur travail en silence. Puis elle a rangé son téléphone. Ils se sont mis à rire ensemble.
Il n’y avait pas de mise en scène.
Pas d’urgence.
Pas de comparaison.
Juste deux êtres humains profitant tranquillement de ce qu’ils avaient créé ensemble.
Ils avaient l’air fiers.
Non pas parce que leur stand était le plus grand.
Mais parce qu’il était le leur.
Ils avaient l’air libres.
Non pas parce qu’ils possédaient davantage.
Mais parce qu’ils semblaient avoir besoin de moins.
Ils avaient l’air reconnaissants.
Non pas parce que la vie avait été facile.
Mais parce que la vie leur suffisait.
À ce moment-là, les paroles d’Om Swami me sont revenues à l’esprit :
« La raison d’être, c’est le nom que l’on donne à ce qui nous tient tellement à cœur que nous sommes prêts à subir des désagréments pour cela. »
La raison d’être ne se découvre pas sur une montagne de l’Himalaya.
Elle se révèle à travers ce pour quoi nous sommes prêts à nous lever tôt.
À travers ce que nous continuons à faire même quand personne n’applaudit.
À travers ce qui nous fait encore sourire après des années de répétition.
En observant ce père et sa fille, j’ai réalisé qu’ils vivaient probablement leur raison d’être de manière bien plus authentique que bon nombre de cadres que j’ai accompagnés — y compris, parfois, moi-même.
En tant que Leaders, nous parlons souvent de raison d’être.
Nous l’écrivons sur les murs.
Nous l’imprimons dans les rapports annuels.
Nous la transformons en diapositives PowerPoint.
Mais la raison d’être n’est pas un exercice de communication.
C’est une relation vécue avec la vie elle-même.
C’est se soucier suffisamment de soi pour entendre ce que notre coeur veut.
Se soucier suffisamment de notre unicité pour créer.
Se soucier suffisamment de ce qui nous anime vraiment pour accepter les désagréments sans se sentir victime.
Or beaucoup vivent l’angoisse insupportable d’être simplement un être humain ordinaire.
Nous avons discrètement accepté un mensonge dangereux.
Celui selon lequel être ordinaire serait en quelque sorte un échec.
Nous ne voulons plus simplement fonder des familles épanouies… Nous voulons des enfants exceptionnels.
Nous ne voulons plus un travail qui ait du sens pour nous… Nous voulons avoir un impact pour les autres.
De la visibilité.
Des abonnés.
Des likes.
Même la méditation est devenue un indicateur de performance de plus.
La tragédie est subtile.
Plus nous essayons de devenir extraordinaires, plus le bonheur ordinaire nous échappe.
En tant que coach, je rencontre des dirigeants qui gèrent des milliards de CHF et qui se demandent encore secrètement s’ils sont à la hauteur.
Assez brillants.
Assez influents.
Assez pertinents.
Assez admirés.
Assez rapides.
Pourtant, ce matin, un étal de marché m’a discrètement rappelé qu’une autre équation existe.
Peut-être que le véritable leadership n’a pas grand-chose à voir avec le fait de devenir exceptionnel.
Peut-être commence-t-il lorsque nous cessons de nous mesurer aux autres.
Depuis des années, j’explore ce qui crée un vie durablement épanouie et heureuse chez les dirigeants.
Je reviens sans cesse à cet équilibre subtil entre quatre intentions humaines simples :
- Se sentir aimé.
- Se sentir libre.
- Se sentir serein.
- Se sentir utile.
Tout le reste n’est pour l’essentiel qu’un théâtre universel dans lequel nous croyons être l’auteur, l’acteur principal, le metteur en scène et parfois le public également.
Le père et la fille sur cette place semblaient posséder ces quatre trésors.
Beaucoup de personnes fortunées n’en possèdent aucun.
Le leadership conscient ne consiste pas à diriger de grandes organisations.
Il s’agit d’abord de savoir se diriger soi-même et de respecter la relation qui nous lie à tout ce qui nous entoure.
Il s’agit de nous éloigner de la comparaison et de revenir à la présence.
L’ironie est profonde.
L’histoire se souvient rarement de ceux qui ont passé leur vie à essayer de devenir célèbres.
Elle se souvient négativement de ceux qui se sont perdu dans la quête de toute puissance de leur égo.
Elles se souvient positivement de ceux qui se souciaient profondément de leur vraie nature humaine.
Ceux qui vivent en harmonie avec tous leurs semblables.
Ceux qui s’activent à respecter le cadeau magique que la Vie nous offre tout en se mettant au service de quelque chose qui les dépassait.
Être un leader conscient, ce n’est pas changer le monde entier.
Être un leader conscient, c’est laisser ce qui compte le plus au plus profond de notre coeur et de notre âme nous transformer.
En m’éloignant avec ma miche de pain, j’ai pris conscience de quelque chose d’inattendu.
Peut-être n’étais-je pas du tout sorti pour acheter du pain.
Peut-être la Vie m’avait-elle invité à retrouver un peu plus d’humilité.
À me rappeler que ce qui a du sens fait rarement du bruit.
Que le bon sens porte souvent des habits ordinaires.
Et que peut-être…
les personnes les plus exemplaires que j’ai rencontrées ce matin se tenaient derrière le plus petit étal du marché.